lundi 27 mars 2017

l'histoire de Jules, écolier de 1900


« Petite histoire d’un écolier d’autrefois  expliquée aux enfants d’aujourd’hui »

Les outils du maître : claquoir et sifflets (collection musée)


CHAPITRE VI

« Clac ! Clac ! »

Chacun a rejoint sa place en silence et en rang, chaque travée s’est remplie de deux rangées d’élèves au garde-à-vous. Jules et ses camarades attendent le signal du maître pour s’asseoir. Le bruit sec du claquoir retenti, on prend place. Inspiré du claquoir en usage dans les églises (sous forme de deux planchettes de bois reliées par une charnière), ce petit instrument permettait de rythmer les exercices d'ensemble : entrée et sortie du banc, debout, etc. Comme le disait à la fin du siècle dernier une institutrice à l'Inspecteur : "Il me permet de ménager mes poumons". Son emploi était réglé par les instructions officielles qui le mentionnent au même titre que le sifflet, au profit duquel il fut abandonné : "claquoir et sifflet sont compris nécessairement dans le matériel d'enseignement de l'école maternelle" (Loi du 16 juin 1881. Article 2). Pour le bon fonctionnement de la classe, une discipline de fer doit donc régner. Un modèle plus imposant existait et devait probablement servir lors des grandes assemblées ou des mouvements collectifs, il était, lui aussi, un héritage des religieux. Comme quoi, toute idée était bonne à prendre.



  L'élève doit avoir une bonne tenue en général, bras croisés, il écoute les leçons du maître. Pour écrire, des instructions précises lui sont données et il se doit de les respecter à la lettre… (1)

(Voir l’article « La discipline à l’école » dans la rubrique « Les Objets du Musée »)


Claquoir grand modèle (collection musée)


Claquoir petit modèle (collection musée)



Tous les élèves sont face au bureau du maître. Jusqu'au XIXème siècle, ce bureau est appelé la CHAIRE et s'inspire des collèges religieux dans lesquels les lectures pieuses se faisaient à partir d'un meuble étroit et haut, accessible par plusieurs marches. L'assemblée des écoliers est ainsi dominée du regard et de la voix par l'enseignant qui jouit ainsi d'une autorité sans conteste, se faisant obéir d'un même mouvement par tous les élèves. Dans certains de ces derniers, on pouvait voir un trou aménagé afin d'y glisser une longue baguette de coudrier (2) destinée soit à montrer les tableaux de lecture, soit à rappeler à l'attention l'écolier distrait.


Bureau du maître vers 1890 (collection musée)


Bien que les Instructions spéciales de 1887 ne prévoient qu'une table à tiroirs posée sur une estrade, au début du XXème siècle, le bureau est un meuble recouvert d'une austère peinture noire, moins haut, à pupitre incliné et constitué d'une niche flanquée  de deux placards. Si le maître est alors plus proche de ses élèves, il guide cependant toujours un travail totalement collectif et l'emplacement de son bureau commande la disposition des pupitres. Dès les années 20, de nouvelles méthodes pédagogiques apparaissent et augurent de nouvelles relations entre le maître et ses élèves. L'enseignant devient moins distant et le périmètre protégé de la chaire disparaît peu à peu. Après la seconde guerre mondiale, dans certaines classes, le maître supprimant l'estrade, se trouvera au niveau ou au milieu de ses élèves. La table du maître sera un bureau plat, verni ou peint, à piétement métallique parfois et, grande nouveauté, non pas disposé sur le front de la classe mais souvent dans un angle, dégageant ainsi les tableaux. Certains maîtres bouleversent également la sacro-sainte disposition des tables en trois ou quatre rangées inamovibles, amorçant un travail par petits groupes, ou même un travail entièrement individualisé dans des salles remodelées dans l'espace et où l'enfant peut se déplacer (presque) à sa guise. Tout ceci est une évolution importante du statut du maître devant ses élèves.


La leçon d'écriture (collection Musée National de Rouen)


Derrière le maître trône le tableau noir. En 1840, le tableau noir n'est pas l'objet le plus important de la classe. Les tableaux de lecture, fixés aux murs et portant les lettres de l'alphabet et les syllabes, sont davantage en évidence. Mais dès 1881, le tableau noir fait partie du mobilier scolaire, il est soit sur chevalet, soit mural. Le maître calligraphie les modèles d'écriture, les maximes et les énoncés à la craie carrée. Les élèves se groupent autour pour les corrigés d'exercices. Les Instructions de 1936 exigent des tableaux noirs, visibles par tous les enfants. Le tableau sur chevalet étant encombrant, souvent oblique donc peu efficace, sera remplacé en 1950 par des tableaux muraux à triptyque. Les volets pivotants offrent une grande surface pour un faible encombrement... Le tableau virera peu à peu du noir au vert foncé! Devenus verts pour une meilleure lisibilité, ceux-ci seront soulignés par une estrade permettant aux enfants d'écrire. La craie carrée traditionnelle (brute du sciage de la pierre), quant à elle, sera remplacée par un agglomérat de plâtre. Le maître prépare alors sa classe sur ces tableaux : lecture, opérations, problèmes, exercices de grammaire ou de conjugaison, cartes de géographie, croquis de sciences... L'élève n'aura pas de suite l'usage de ces tableaux si ce n'est pour qu'un "volontaire" écrive la dictée hebdomadaire, caché derrière un panneau, pendant que les autres l'écrivent sur leur cahier, ceci permettant une correction plus rapide. Il faudra attendre les années 1970 pour que le tableau devienne un outil pédagogique à la disposition des enfants. Dans les années 1990, on pourra même écrire au feutre sur des tableaux blancs.


Le tableau vert des années 50 (collection musée)


Les symboles républicains sont aussi présents dans les classes. Outre la Déclaration des Droits de l’Homme qui s’affiche fièrement sur un des murs de la classe (3), la Marianne a, elle aussi, une place de choix : bustes moulés, souvent blanc, en plâtre ou ocre rouge, en terre cuite, représentent la République Française, par une jeune femme coiffée du bonnet phrygien. Engoncée dans son fichu et gardant un maintien modeste, son contraste existe avec un air assuré où parfois elle montre un sein dévoilé. Il faut rechercher les précédents historiques de tels symboles pour en saisir toute la signification (4).


Panneau de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, dotation aux écoles, avant 1890 (collection musée)


Si la République est très présente à l’école, l’idée de Nation forte et unifiée ne l’est pas moins. La défaite de 1870 a laissé des traces profondes  et, au sein des autorités, d’aucun pense que le manque d’éducation en général et citoyenne en particulier en est l’une des causes. La dotation d’un compendium métrique à chaque école en est un exemple pragmatique. Ce compendium faisait partie du fonds scolaire obligatoire, au même titre que le fonds de bibliothèque. On le trouve, composé à peu près de la même manière, dans toutes les classes, quelle que soit leur ancienneté :
- un spécimen des mesures de quantité liquide en métal blanc.
- un spécimen des mesures de quantité, en bois cerclé, pour les grains.
- une série de poids en fonte et en laiton destinés aux mesures sur balance Roberval.
- une mesure de longueur, une chaîne d'arpenteur à tiges métalliques de 20cm reliées par des anneaux (double-décamètre) vers 1900, puis un ruban métallique roulé dans une boîte en carton bouilli ou de bakélite pour les périodes ultérieures.
- un décimètre cube métallique avec une face en verre gradué et un robinet d'évacuation permettant de transvaser et d'établir la correspondance du décimètre cube et du litre
- en outre, certains compendiums étaient complétés suivant la volonté et la capacité du maître par des mesures de volume en bois: cylindre droit ou incliné, cône et tronc de cône, pyramide, sphère. Des mesures en étain pour l'alcool complétaient l'ensemble.
Les "compendiums" (ou résumé des mesures en usage) étaient alors établis suivant les normes du système métrique décimal décrété par le Directoire, mais implanté difficilement dans les campagnes au cours du XIXème siècle, à des dates très variables selon les provinces. La contenance du compendium marque la volonté d'en finir avec les anciennes mesures qui, en fait, n'ont pas encore disparu. De 1798 à 1887, il y a au moins six rappels des définitions des mesures légales par les gouvernements successifs. C'est la loi du 2 avril 1919 qui définit les unités de mesure de longueur, de masse et de temps, complétée le 20 juillet 1919 par les unités secondaires.


Tableau des Poids et Mesures, 1882 (collection particulière)




Panneau du Système Métrique de Léon Vaquez, 1892 (collection particulière)


Catalogue de matériel scolaire, détail, vers 1880 (collection musée)


Un autre exemple, beaucoup plus guerrier celui-là, est la création des Bataillons scolaires. Certains affirment volontiers que les enseignants laïcs d’avant 1914 apportèrent une contribution importante à la formation en France d’un sentiment patriotique en préparant la revanche, d’autres notent l’esprit pacifiste et humaniste qui animait les maîtres. Qu’en fut-il réellement ? Commencée par la loi de 1872, la réorganisation de l’armée qui tendait à rendre le service militaire obligatoire pour tout citoyen, maintenait encore dispenses et inégalités d’obligations. Certains soldats restaient jusqu’à 5 ans au régiment. Dans le but d’une « réduction de la durée de service », Jules Ferry, étant ministre de l’Instruction Publique, prescrivit des « exercices gymnastiques et militaires » pour les garçons, dans les lycées, collèges et écoles primaires publiques, tout en fondant l’enseignement laïque et obligatoire par la loi du 28 mars 1882. En conséquence, par décret du 6 juillet 1882, il précisa comment effectuer l’instruction militaire dans les écoles primaires, grâce à l’emploi de fusils scolaires qui n’étaient « pas susceptible de faire feu », mais qui devaient « comporter tout le mécanisme du fusil de guerre ».
Or ce décret allait bien au-delà ! Il prétendait organiser de tels exercices dans le cadre de Bataillons Scolaires, formés dans une école ou un groupe d’écoles publiques par la réunion « de 200 à 600 élèves âgés de 12 ans et au-dessus », placés sous les ordres d’instructeurs militaires. Dans les conditions prévues ainsi, des exercices « en armes, à l’intérieur et à l’extérieur » des établissements furent autorisés pour les enfants qui n’étaient pas assez nombreux pour former un bataillon scolaire.
Aussi un instituteur, grâce à une souscription publique, a pu se prévaloir, en 1885, à Vindecy (Saône-et-Loire), d’avoir formé une « petite section » pour gymnastique militaire (5).

(Voir à ce sujet les articles « L’activité physique au service de la Nation » et « Création, organisation et fonctionnement des bataillons scolaires » dans la rubrique « Histoire de l’école ou histoires d’école »)


Règlement et fusils scolaires (collection musée)


A suivre…

(1) : INSTRUCTIONS POUR L’ECRITURE : "S'asseoir naturellement, tenir le corps droit et d'aplomb. Ne pas placer, comme le conseillent certaines méthodes, le côté gauche plus près de la table que le côté droit; il peut en résulter des attitudes vicieuses qui, chez les enfants, occasionnent la torsion plus ou moins prononcée de la colonne vertébrale et la déformation des côtes et des épaules (fig.1). Ne pas appuyer la partie antérieure du corps sur le rebord de la table.
Incliner légèrement la tête en avant : autant seulement que la vue l'exige.
Placer les deux jambes en avant, un peu au-delà de la verticale, éviter surtout de les croiser ou de les replier en arrière. Disposer de la même manière les deux bras sur la table. Poser la main gauche à plat sur le cahier pour le faire mouvoir; que l'avant-bras gauche serve de léger point d'appui au corps. Laisser à l'avant-bras droit toute sa liberté dans ses mouvements, afin de conserver aux muscles des doigts toute leur souplesse. Placer le porte-plume entre les trois premiers doigts, sensiblement arqués, sans raideur (fig. 1 et 3); le quatrième et le cinquième doigt, légèrement repliés, serviront de point d'appui à la main. Descendre le majeur à la partie inférieure du porte-plume. Tenir la hampe de celui-ci dirigée vers le bord externe de l'épaule droite. Disposer le cahier devant la partie médiane du corps en l'inclinant vers la gauche de manière à ce que la direction des lignes de pente de l'écriture ne soit inclinée ni vers la droite ni vers la gauche (fig.4). Se servir d'une plume très souple. La tenir constamment posée sur les deux becs."

Panneau d'instruction pour l'écriture (collection musée)


(2) : "LA JOSEPHINE" : (voir articles dans la rubrique « Les Objets du Musée »)
Taillée dans un bois rigide, cette baguette, mesurant de deux à quatre mètres, permettait au maître et plus tard aux élèves aussi, de désigner les objets d'un bout à l'autre de la classe.
Elle était surtout utilisée pour suivre les écritures inscrites au tableau noir, ainsi que pour le rappel à l'ordre des élèves peu attentifs qui voyaient bientôt s'abattre sur eux la "Joséphine" salvatrice. Cet ustensile était couramment utilisé dans les écoles de la Mine à Montceau et c’est localement que la baguette a traditionnellement été baptisée « Joséphine ». L'utilisation de cet instrument était particulièrement appréciable lorsque l'on sait l'étroitesse de la plupart des locaux de l'époque.

(3) : LA DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME :
La déclaration des droits de l'homme et du citoyen a permis à Jules Ferry de braver le passé en s'appuyant sur le principe selon lequel "tous les hommes naissent libres et égaux en droit".
Tout homme est un être pensant et la Nation a le devoir de l'instruire pour qu'il acquière responsabilité et dignité : "toute sa dignité consiste dans la pensée". On doit abolir l'inégalité de culture, ce qui implique l'obligation scolaire.
Votée par l'Assemblée Constituante le 2 octobre 1789, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen doit être affichée dans toutes les écoles de France à la suite d'une décision de la Chambre des Députés du 28 mars 1901. A noter que certains directeurs avaient devancé ce vote dans leur école.  

(4) : LA MARIANNE : (voir articles dans la rubrique « Les Objets du Musée »)
Provenant de l'école primaire publique de garçons créée en 1881, à Montceau-Centre, deux bustes moulés d'une jeune femme coiffée du bonnet phrygien, l'un en plâtre blanc, l'autre en terre cuite ocre rouge, représentent la République Française. Cette personne paraît, dans le premier buste, engoncée dans son fichu et garde un maintien modeste qui contraste avec l'air assuré que lui prête l'autre buste où elle montre un sein dévoilé. Il faut rechercher les précédents historiques de tels symboles pour en saisir toute la signification.
Le peuple d'autrefois, moins capable de se souvenir d'une idée, celle de la Première République (1792-1799), que d'un homme, Napoléon Premier, celui-ci devait la personnifier par toute une imagerie, abusivement jusqu'en 1848. Au pouvoir en cette première année de la Seconde République, les républicains comprirent la nécessité d'incarner celle-ci par une imagerie capable d'effacer la précédente. Sans qu'on oubliât complètement les images nouvelles, Napoléon III (1852-1870) leur substitua celles de sa propre personne.
Mais sous son règne, des républicains persécutés, pour affirmer leur opposition à celui-ci, donnèrent à la République vaincue le nom de Marianne, c'est-à-dire le nom d'une société secrète républicaine; c'était aussi "un prénom populaire voué à désigner le régime qui se voulait tel", le prénom d'une pauvre paysanne... Et c'était avec une exaltation quasi-religieuse que le pamphlétaire républicain exilé, Félix Pyat s'adressait ainsi à cette femme imaginaire qu'il idéalisait: "Fille de Dieu, tu vis avec les gueux, les humbles, les pauvres, avec les ilotes, les prolétaires, les misérables... Tu n'aimes que le peuple, parce que le Peuple seul t'aime..."
Au début de la Troisième République, les fondateurs de celle-ci, au 4 septembre 1870, réduits dès 1871 à se défendre contre une majorité royaliste, recoururent à l’imagerie républicaine de la Seconde République. Dès lors, on réserva le nom de Marianne aux bustes de la République, rendus plus populaires par leur bonnet phrygien (les personnages sur pied étant nommés "statues de la liberté"). Sagement couronnées tantôt de laurier, tantôt d’une auréole solaire, ou bien chapeautées de feuillage, ces figurations étaient bien faites pour plaire aux républicains modérés. Mais avec son bonnet imité des Anciens Phrygiens, lequel était devenu l’emblème rouge de la liberté sous la Révolution.
Française de 1789, Marianne, aux débuts incertains de la Troisième République, était considérée comme séditieuse, et, malgré les interdictions et les sanctions, ses bustes sortis de leurs cachettes, opportunément, aidèrent les républicains militants à mener leur combat, jusqu’à ce qu’ils eussent triomphé aux élections législatives de 1876. Venue du Midi méditerranéen, Marianne avait gagné peu à peu la province, tandis qu’elle s’introduisait dans la capitale, avec reproduction de son bonnet au-dessus de hampes ou sur des plaques de cuivre, malgré l’opposition gouvernementale, sous la présidence de Thiers (1871-1873), de Mac-Mahon (1873-1879), au moins…
A partir de 1880 ou de la décennie commencée alors, ce fut vers les mairies et vers les écoles publiques de toute la France que Marianne fut diffusée. Adoptée vraisemblablement par Jules Ferry, elle combattait pour l’œuvre du ministre fondateur de l’école publique laïque, grâce aux instituteurs et aux institutrices qui l’introduisaient dans leurs classes. S’ils avaient des tendances politiques d’extrême gauche, ils la préféraient avec un sein nu. Sous des formes quelque peu  différentes, Marianne enfin symbolisa surtout le triomphe qu’on voulait définitif de la République 

(5) : LES BATAILLONS SCOLAIRES :
Peu de comparaison possible, sans doute, entre le zèle parfois décelé à la campagne et l’enthousiasme ou l’engouement causé par les Bataillons Scolaires  dans les villes comme Paris. Nés d’eux-mêmes, avant d’être légalisés, ils avaient été suscités par un vaste courant patriotique qui se manifestait dans la presse, et par exemple dans la « Revue Pédagogique » de 1882. Jules Ferry avait voulu leur accorder par lettre aux préfets en 1883, et par arrêté de la même année, de grandes satisfactions d’amour-propre : remise de drapeaux, organisation de revues en présence des autorités civiles et militaires.
Au 14 juillet, jour de Fête nationale, l’éclat du rassemblement des Bataillons Scolaires  était rehaussé, devant une foule émue, par le port de costumes et même, au Havre, par le son des tambours et des fifres, fournitures facultatives d’ailleurs, permises par la générosité des caisses des écoles locales, qui avaient aussi procuré la plupart des fusils. Au moment des discours patriotiques, un jour, un ministre avait salué maîtres et élèves « comme l’avant-garde pacifique de la Patrie armée ! ».
On admettra pourtant que c’était  là l’indice d’un nationalisme fort, sentiment nouveau  en France, comme le mot qui le désignait d’ailleurs et en la circonstance sentiment de protestation contre l’annexion par l’Allemagne victorieuse, en 1871, de l’Alsace-Lorraine, au mépris du droit des populations à rester françaises; d’où, chez nous, une idée de guerre de revanche.
Cette agressivité cependant évolua bientôt, à partir des années 1880 et 1890. Ce qui en témoigne en particulier, c’est l’enthousiasme populaire, favorable naguère aux Bataillons Scolaires, il s’atténua peu à peu, puis disparut avec ceux-ci vers 1892. Quant aux ministres de l’Instruction Publique, successeurs de Jules Ferry, ils avaient déjà cessé d’y faire allusion dans leurs instructions. Ils prétendaient comme Raymond Poincaré en 1895 ou Aristide Brillant en 1907, seulement réaliser un enseignement militaire, légalement prévu à l’école primaire ou secondaire. Mais comment y parvenir ?
Selon le décret de 1882, un fusil permettant le tir pouvait être mis dans les mains d’élèves d’au moins 14 ans et donc lors de cours postscolaires. Sans doute en fut-il ainsi à Vindecy. Il n’en fut point de même à Toulon-sur-Arroux, selon toute vraisemblance, puisque les spécimens de fusils en provenant sont factices, même le fusil estampillé « Docks du campement et du matériel scolaire de Toulouse », on trouve du reste dans notre musée un fusil de bois, "à canon en bois noirci", au mécanisme en métal,  acquis par l'école de Verdun-sur-le-Doubs, conformément au décret de 1882 et aux instructions de novembre 1882 et un fusil de Toulon-sur-Arroux stylisé, tout en bois (sans mécanisme métallique), long de 1,20 m, qui,  même s'il n'était pas conforme au modèle proposé par Jules Ferry, devait néanmoins permettre, avec toute une collection de pseudo-armes pareilles, de faire manœuvrer les enfants à la manière de petits soldats. Seule donc, était capable de faire feu, une carabine trouvée à l’école de Buffières (Saône-et-Loire), qui mesure 1,07 m. de long, à l’imitation de cette carabine Flobert que la circulaire  de 1895 destinait aux enfants d’au moins 10 ans. On notera qu'une carabine de tir : "La Française", proposée par l'Union des Société de Tir de France avait été présentée au Ministre de l'Instruction Publique et adoptée par lui pour l'enseignement du tir dans les Ecoles Primaires. Elle fut alors fabriquée par la Société des munitions sous contrôle de l’ « Union » suscitée. L'enseignement laïc a-t-il contribué au développement d'un sentiment patriotique à partir de 1871 et jusqu'en 1914? La question mérite d'être posée et le visiteur est interpellé par les 4 fusils scolaires exposés à la Maison d'Ecole.
Mais à quoi aboutissaient de telles prescriptions données à l’école primaire ? A peu de résultats si l’on s’en rapporte, pour la Saône-et-Loire du moins, en 1897, aux déclarations de son Inspecteur d’Académie : « La gymnastique et les exercices militaires n’existent sérieusement que dans quelques écoles urbaines. Les jeux scolaires sont peu pratiqués, sauf dans quelques écoles de filles… ». Au surplus, en 1908, à l’appel du ministre de l’Instruction Publique et de l’Inspecteur d’Académie de Saône-et-Loire, pour une « œuvre » qualifiée « d’éminemment patriotique » par celui-ci, le conseil des maîtres de Blanzy acceptait enfin, mais seulement enfin, d’organiser « l’instruction du tir » pour les élèves d’au moins 10 ans, à l’école de garçons. Les années suivantes le conseil devenait muet au sujet d’un exercice militaire difficile pourtant à surveiller. Il en avait donc abandonné le projet, probablement.
En 1907, à Montceau-Centre, le Directeur de l’école, placé devant un problème semblable, demanda, en accord avec ses collègues de la ville, qu’il fût résolu par la municipalité. Celle-ci sollicita une subvention. Puis on n’en parla plus en conseil des maîtres de cet établissement. Très vraisemblablement on omit d’exécuter des maniements d’armes dans les écoles élémentaires du Bassin minier de Blanzy-Montceau, sauf dans celles que dirigeaient les frères qui faisaient utiliser pour cela des bâtons.
Toutefois, non sans intervention des instituteurs, bien des sociétés de tir s’organisèrent en France, à partir de 1896, et elles existèrent jusqu’en 1918, dans ce cadre et sous la responsabilité d’une Union nationale. Depuis 1910, des jeunes gens y préparèrent un brevet d’éducation physique et de préparation  militaire.
Sans doute l’instituteur fut-il surtout apte à défendre la République moralement et, autour d’elle, le patriotisme. Il s’agissait de la défendre contre quoi ? D’abord contre l’ignorance. En 1870 encore, « le sentiment national était inexistant », « en des régions de la France rurale, en retard de développement », et il ne devait apparaître que progressivement avant 1914. Sans doute, de l’indifférence politique de paysans, leur analphabétisme avait-il été responsable, car celui-ci était bien plus répandu que ne le laissent penser leurs signatures de registres communaux. Ainsi, en 1869, à Saint-Martin d’Auxy (S. et L.), d’après un compte-rendu de fraude électorale, bien plus de 16 électeurs savaient signer, mais il n’y en avait guère plus de 2 qui savaient lire : l’instituteur et un paysan aisé. Dans les années 1890, à Torcy (S. et L.), le chef d’une grande famille illettrée pouvait se faire lire le journal par l’un de ses petits enfants qui fréquentait l’école laïque voisine et élargir enfin l’horizon de ses pensées.
Depuis l’affaire Dreyfus surtout (1894-1906), pour l’instituteur publique, défendre la République, c’était aussi défendre son école contre une certaine droite cléricale et autoritaire qui commençait seulement de se rallier à la nouvelle forme de gouvernement. Et dans la France encore en nette majorité rurale, l’instituteur, secrétaire de mairie souvent ou animateur de cours d’adultes, avait l’occasion de faire partager ses sympathies pour une République évoluant vers la gauche. » Méfiants à l’égard de la politique - celle que l’on fait », les maîtres d’alors se sont dits « tous intéressés par les problèmes politiques », de même que les maîtresses, plus isolées qu’eux, celles du moins qui ont accepté d’apporter une part des 4 000 témoignages du corps enseignant d’alors, recueillis par un historien auquel nous empruntons ces idées.
Si par souci scrupuleux de la neutralité scolaire, l’enseignant limitait ses activités à son école, il y diffusait souvent, avec des manuels d’histoire Lavisse, ses pensées : « Aimez la France, détestez la guerre, travaillez pour l’humanité… » et cette idée que les régimes autoritaires sont dangereux pour la paix. La République ne pouvait songer qu’à se défendre, selon lui.
Il s’agissait donc de préserver la République, malgré la prépondérance acquise par l’Allemagne en l’Europe. Figurant sur bien des cartes scolaires de notre pays,  l’Alsace-Lorraine, annexée à la nation voisine, suscitait un attachement sentimental chez les français, sans que la plupart eussent désiré la reconquérir par une guerre de revanche. Leur volonté de paix vient d’être démontrée par une analyse rigoureuse de documents inédits, notamment plus de 600 témoignages d’instituteurs, bien placés pour avoir connu, par sympathie, l’état d’esprit du peuple par chez nous. En 1914, à l’annonce de la mobilisation, sa consternation précéda le sentiment d’un devoir à accomplir, sentiment marqué de résignation le plus souvent, mais aussi, comme à Montceau-les-Mines, créant un élan de solidarité. Quant aux instituteurs, même pacifistes jusqu’alors, comme Pergaud, ils allaient risquer tout particulièrement leur vie au combat : 22,6 % en moururent.
En 1935, réunis dans un noble but de paix, des historiens allemands et français devaient convenir, en particulier, que l’idée de revanche, en France, « a constamment a constamment décliné après 1890 et n ’a plus joué, dès lors, un rôle appréciable ». Leurs conclusions furent publiées en  France le 15 mai 1937, dans « l’École Libératrice », organe du Syndicat National des Instituteurs (syndicat autorisé depuis 1924).
Beaux efforts d’éducateurs en vue d’éviter la guerre ! On ne doit jamais les considérer comme ayant été vains. Le souvenir des grandes tragédies qui ensanglantèrent l’Europe et le monde s’éloigne. Seul reste vraiment actuel l’espoir renouvelé en la paix, inculqué, en particulier, à une jeunesse française et sans lequel il n’y a pas de véritable éducation.  


P.P














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