jeudi 2 février 2017

Qu'est-ce qu'une école juste ?



Les conférences du Musée de la Maison d’Ecole

 
François DUBET
 
 

Qu’est-ce qu’une école juste ?

 

Conférence de François DUBET, Embarcadère à Montceau-les-Mines :


 Professeur des Universités à Bordeaux II, sociologue, il est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales. Membre "sénior" de l'Institut Universitaire de France ses recherches ont porté sur les mouvements sociaux, les problèmes urbains, la marginalité juvénile, la délinquance, l'école, la socialisation, le travail et la théorie de l'action.
 


 
 

 
Spécialiste de la question scolaire, François Dubet est professeur à l'Université Victor-Segalen Bordeaux II, et directeur de recherches à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), au Centre d'analyse et d'intervention sociologique (Cadis). Ses travaux s'inscrivent dans le courant contemporain d'une sociologie de l'action : l'individu est considéré comme un acteur qui, dans ses actions sociales, se réfère à plusieurs logiques se combinant entre elles. En 1991, il publie Les Lycéens (Le Seuil), en 1994, il publie Sociologie de l'expérience (Seuil), puis il publie A l'école. Sociologie de l'expérience scolaire (Seuil, 1996). Après avoir rédigé, à la demande du ministère de l'Education Nationale, un rapport sur le fonctionnement des collèges (1999), il a publié, en collaboration avec Marie Duru-Bellat, L'hypocrisie scolaire. Pour un collège enfin démocratique (Seuil, 2000). Dans Les inégalités multipliées (L'Aube, 2000), il montre comment les individus sont contraints d'intérioriser les inégalités sociales, dans une société qui affiche un principe politique d'égalité de tous, mais où la réalité économique hiérarchise les mérites et les compétences. Il publiera ensuite le déclin de l’institution (le Seuil 2002).
 L’école des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ? (le Seuil 2004) sera le thème de cette conférence qu’il propose : Entre une réponse classique qui met en avant la réussite par le mérite indépendamment de l'origine sociale et le constat issu de la pratique, l'écart est plus grand qu'on ne pourrait le croire à première vue. La réussite au mérite est le résultat d'une compétition qui n'empêche pas les inégalités sociales de peser lourdement dans le plateau de la balance. Et les exclus du système se sentent d'autant plus exclus qu'on les a persuadés de leur médiocrité. Le propos cherche donc à reconstruire une autre conception de l'égalité dans l'école. Il s'agit de voir comment on peut prendre en charge ceux qui réussissent moins bien. Il y est aussi question de fondation d'une culture commune qui leur permettrait une meilleure intégration. Dans cette réflexion, on ne peut pas non plus oublier que l'actuelle entrée dans la vie active est entièrement dépendante de l'obtention des diplômes, ce qui transforme souvent en handicapés ceux qui sont privés de qualification. Et de là à s'interroger sur la manière de respecter la personne par-delà l'élève que sanctionne l'évaluation scolaire il n'y a qu'un pas qu'il faut aussi oser franchir armé d'idées neuves et de propositions qui ne puissent pas uniquement dans le passé du système scolaire.
Thème de la conférence :
1)     La réussite au mérite est le résultat d'une compétition qui n'empêche pas les inégalités sociales de peser lourdement dans le plateau de la balance.
2)     Comment prendre en charge ceux qui réussissent moins bien ?
3)     Une culture commune à construire permet-elle une meilleure intégration ?
4)     Quelle relation sociale entre l'entrée dans la vie active et le diplôme scolaire obtenu ?
5)     Les enseignants et le respect des élèves.
Propos :
« Les tableaux que vous a présenté Antoine Prost [Cette conférence de septembre 2005 était une conférence à deux voix, l’intervention d’A. Prost sera transcrite prochainement], essayons de les imaginer. Du 1er au 3ième graphique, on a tout à fait changé la règle du jeu scolaire Si on considère que l’école est une compétition, ce qui n’est pas scandaleux en soi, car à la fin il y a des vainqueurs et des vaincus. La nature de la compétition n’est plus la même. Pour dire les choses simplement dans le 1er cas, on est dans une compétition que l’on appellera compétition de type élitiste républicain. Cela veut dire quoi de façon grossière : les enfants du peuple vont à l’école du peuple, les enfants de la bourgeoisie à celle de la bourgeoisie. Ils n’ont ni les mêmes enseignements, ni les mêmes règles, ni les mêmes objectifs. Ils se fréquentent très peu et l’élitisme républicain, c’est le mécanisme par lequel les meilleurs des enfants du peuple, les plus vertueux, les plus travailleurs ; ceux qui remplissaient les Ecoles Normales, peuvent rejoindre par le biais du collège, par le biais du brevet élémentaire, le lycée un peu comme les champions de la 2ème division peuvent encore monter en 1ère division mais rassurez-vous il est rare qu’ils y deviennent champions immédiatement.
 On est dans un système qui repose d’emblée sur une certaine ségrégation sociale et comme ceux qui réussissent deviennent fonctionnaires de l’Etat, ils croyaient vraiment en la vertu du système.
Combien de fois, ai-je entendu dire « l’école d’avant était juste, la preuve : moi. Moi en tant qu’enfant du peuple, moi j’ai réussi.
Aujourd’hui on est dans un système qu’on peut définir d’une autre façon. C’est un système de méritocratie, on est dans une école méritocratique de masse.
Tous les élèves, presque tous les élèves, entrent presque tous à 3 ans à l’école maternelle et puis la compétition commence. A chaque étape on va avoir une distillation c’est-à-dire que les moins bons vont être progressivement « orientés », on dit en France orientés mais ils seront relégués de manière relative et le 1er de la compétition sera le premier de la plus grande école. Donc la nature de la compétition a formellement changé, on est dans un système plus juste dans sa forme puisqu’il abolit les inégalités sociales. Et quand on passe d’un système à l’autre on a eu la conviction que, parfois, pas forcément de façon rationnelle, on a gagné en justice. On va abolir les différences sociales et  mettre les enfants dans une école où seuls leurs mérites les feront triompher.
Le résultat de ces 40 ans d’histoire est très relativement décevant parce que, bien sûr il y a une démocratisation dans le sens où le nombre de bacheliers a explosé : les savoirs scolaires ont été plus largement distribués, l’allongement des études a explosé, mais si on regarde le décalage dans les catégories sociales, il reste décevant, parfois même, on observe que les écarts de réussite dus à l’origine sociale sont quelquefois plus prononcés qu’ils ne l’étaient auparavant. Et ceci à priori est beaucoup plus juste puisque tout le monde était à égalité et au bout du compte nous déçoit énormément car on a  l’impression que tout cet argent, tous ces efforts consacrés n’ont aboutis à rien, et c’est très décevant en termes de justice sociale. Disons-le, dans le système scolaire dans une certaine mesure, il y a quelque chose qui n’a pas marché et les gens le savent bien. Mon raisonnement va consister à dire que ce modèle de l’égalité des chances est à peu près le seul dont on dispose actuellement, il faut y réfléchir sérieusement pour savoir comment faire pour qu’il marche et fasse le moins de dégâts possible.
L’école juste n’est pas exactement ce qu’on pourrait croire ; d’abord je vous rappellerai ce que tout élève de section sciences économiques et sociales, ce que tout sociologue et tout enseignant sait : l’école n’est jamais parvenue à neutraliser les origines sociales et culturelles des élèves. Autrement dit dans tous les pays du monde, quel que soit le système scolaire, les enfants des cadres supérieurs ayant des bibliothèques, regardant ARTE et passant des séjours linguistiques en Angleterre ont de meilleurs résultats scolaires que les enfants de travailleurs immigrés regardant TF1 et lisant Télé 7 jours. Il faut bien admettre que l’école est perméable aux inégalités sociales. Les enfants des cadres supérieurs sont bien meilleurs aux tests d’intelligence que les enfants du peuple. Il y a quand même une sorte de loi terrible de l’origine sociale, loi que l’on avait cru relativement neutraliser, et il faut bien constater qu’elle est toujours bien prégnante.
Mais l’école dans son ensemble n’est pas non plus totalement innocente et quand les enseignants disent « ce n’est pas ma faute !» il faut regarder de plus près ce qu’il y a derrière ce discours. Il faut considérer que l’école est une compétition dont l’objectif est de distinguer les meilleurs des moins bons, les vainqueurs des vaincus, les excellents des plus faibles. Il y a une loi terrible de l’origine sociale qu’on croit neutralisée et l’on se rend compte en plus que l’arbitre n’est pas totalement impartial. Si on reprenait une métaphore sportive ; on aurait les équipes les mieux entraînées, les plus riches, avec le plus gros budget qui gagnent, mais il se trouve que l’arbitre leur est plutôt favorable alors ne prenez pas ça mal, ça ne veut pas dire que l’arbitre est un vendu, ça veut dire  tout d’abord que l’arbitre participe au jeu. Moi j’aurais toujours souhaité (mais c’est une plaisanterie) que les enseignants n’aient pas le droit de faire des enfants parce que ça leur donnerait une sorte de sentiment de la justice.
On développe des conduites que l’on pourrait assimiler à des conduites de marché de diplômes. On pourrait très bien dire que l’école est une machine qui offre des diplômes et une capacité, une stratégie pour aller chercher les meilleurs. Je donne des chiffres très grossiers mais très parlant : 20% vont dans le privé, font le choix d’une qualité d’établissement, ils trichent par rapport à la carte scolaire. Si on raisonne en flux ça fait 40% qui vont passer dans le privé ce n’est plus du tout un phénomène insignifiant. Le privé se distingue de moins en moins du public ou le public fonctionne de plus en plus comme le privé il y a de plus en plus de dérogations, les enseignants étant les premiers et les plus importants pourvoyeurs de dérogations pour leurs enfants. Le prix du foncier est très fortement indexé sur la qualité de l’établissement scolaire de rattachement, la ségrégation spatiale se renforce en France et l’offre scolaire est un facteur déterminant de la ségrégation spatiale.
Vous et moi on veut bien fréquenter des gens d’un autre milieu que nous mais pas dans n’importe quelles conditions. Dans les quartiers riches, les élèves des écoles publiques sont plus riches que ne l’est la moyenne du quartier. C’est à dire que les établissements se sont débrouillés pour que les pauvres ne viennent pas. Alors que dans les quartiers pauvres, les écoles sont plus pauvres que ne le sont les gosses du quartier parce que les quelques riches du quartier se sont débrouillés pour ne pas y aller. L’arbitre est alors dans une position un tout petit peu désagréable. C’est extrêmement important et c’est un facteur de creusement des inégalités qui ne tient pas compte des compétences des élèves mais à ses mécanismes qui vont s’accroître, c’est ce qui fait que on n’a même pas sur le thème de la rigueur de la carte scolaire une  bonne ligne de défense.
Imaginez un enfant qui travaille très bien dans un quartier pauvre, la carte scolaire va l’obliger à aller dans une école pauvre de faible qualité et au fond il va souffrir d’une injustice considérable. Moi j’ai vu des parents qui disaient que c’est une violence intolérable que d’obliger leur enfant à aller dans un lieu prédéfini alors que s’ils avaient de l’argent ou des relations, ils en seraient dispensés.
2ème facteur :
Si vous considérez que l’école est un marché (car chacun se comporte à l’école comme si c’était un marché), le différentiel d’information sociale est un facteur décisif. Il y a ceux qui savent comment ça marche et ceux qui ne savent pas comment ça marche. Il y a des parents de collège qui croient que toutes les 4èmes de collège se valent et il y a les parents qui savent que toutes les 4ème de collège ne se valent pas. Il y a des parents qui savent que la qualité de l’instituteur du CP est déterminante pour l’avenir de la scolarité du gamin, c’est un des facteurs dominants de la réussite scolaire. Il y a des gens qui pensent que tous les maîtres se valent et il y a ceux qui savent qu’il y a des maîtres plus efficaces que les autres. Quand j’avais des enfants d’âge scolaire, je savais qu’il valait mieux qu’ils soient avec Madame Martin plutôt qu’avec  Madame Dupont. La moitié des élèves de la classe de l’une savaient lire à la fin du premier trimestre, alors que plus de la moitié de la classe de l’autre ne savait pas lire à la fin de l’année scolaire. Ce phénomène, dix ans après ne fait que s’amplifier. On a des pratiques qui sont elles-mêmes très ambiguës, prenons par exemple les effets de la composition des classes ce qui pose aussi de gros problèmes. Si on met tous les bons ensembles, ils ne progressent pas tellement. Si on met tous les mauvais ensembles, ils ne progressent pas du tout. Si vous créez une classe extrêmement hétérogène ce n’est pas tenable du point de vue pédagogique. On a là un facteur de différenciation intenable. Les enseignants rêvent de classes homogènes, c’est un fantasme qui n’existera jamais.
Exemple : dans la perspective d’avoir une classe préparatoire, on a voulu créer une terminale S excellente. Pour cela on a pris les 5 meilleurs élèves des 5 meilleures premières S, on les a mis  dans la terminale S. Je suis arrivé au conseil de classe de la Terminale S, les enseignants ont déclaré : il y a 1/3 de bons, 1/3 de moyens, 1/3 qui n’ont pas leur place ! Ce sont des affirmations de ce type qui vont créer de très grandes inégalités.
Il y a aussi l’effet maître qui joue, les enseignants ne sont pas tous efficaces de la même manière, équitables de la même manière. Tous les établissements auront des caractéristiques qui ne dépendent pas uniquement de leur recrutement social. Au fond on est dans un système très étrange parce que très centralisé. Dans la réalité c’est un système incroyablement diversifié et on comprend bien au fond que, en plus des inégalités sociales, il y a tous ces facteurs qui entrent en ligne de compte.
Le problème c’est qu’on ne peut pas revenir en arrière et le problème de l’égalité des chances est le seul qui soit utilisable, on voudrait bien que chacun bénéficie de la position que son mérite lui donne. Personne ne voudrait revenir à une école qui lui dirait pour les filles c’est ça, pour les paysans c’est ça, et pour les enfants d’archevêque c’est ça (les enfants d’archevêque se sont vos enfants). On n’a pas véritablement le choix mais il y a une véritable course folle à s’acharner sur l’objectif du mérite. Parce que cet objectif a deux inconvénients : le premier c’est qu’il n’est pas totalement juste. Un exemple simple : si demain je prends les 1000 élèves meilleurs qui sont rentrés dans les grandes écoles j’ai 27% d’enfants d’ouvriers ,4% d’enfants de paysans,12% d’origine étrangère , 52% de filles ; c’est à dire que l’élite de cette sélection soit exactement à l’image de la nation. On va dire que c’est parfait, on a réalisé ce qu’aucune société au monde n’a réussi. Chacun d’entre nous dirait : c’est un progrès formidable ça ne s’est jamais passé. Mais il faut déplacer la question de l’égalité des chances vers la question de comment l’école traite les moins bons de ses élèves ? Ce n’est pas parce que les fils  d’ouvriers rentreront à l’Ecole Normale Supérieure que tous ceux qui n’y rentrent pas sont humiliés, ignorants, incapables. Il faut bien se poser la question aussi des « restes » qui sont bien plus importants que ceux qui réussissent. Il ne faut pas trop rêver sur la méritocratie. On a tous en tête que le système méritocratique est un système très cruel parce que dans un tel système les individus sont tenus pour responsables de leurs échecs et de leurs succès. Responsable de ses succès, c’est très agréable, ça l’est moins dans le cas contraire et en contrepartie on peut créer des élites très orgueilleuses et des phrases du genre  « j’occupe cette fonction parce que je le mérite ! » sont désormais monnaie courante.
Ce qui est plus grave c’est lorsque les enfants qui ont échoué sortent de l’école convaincus qu’ils ont raté leur chance, qu’ils sont incapables, qu’ils sont bêtes. Que les enfants d’ouvriers se retrouvent dans les Lycées Professionnels systématiquement : c’est injuste, mais qu’ils s’y retrouvent, comme c’est le cas aujourd’hui, après avoir longuement échoué au collège où on leur a dit qu’ils étaient nuls, incapables, qu’ils étaient définitivement perdus, ça ne peut que rajouter de la cruauté et d’ailleurs, quand vous interrogez les professeurs des LP, quasiment la 1ère année, l’essentiel de leur boulot c’est de restructurer les élèves pour qu’ils aient une image à peu près acceptable d’eux-mêmes et qu’ils puissent à nouveau espérer réussir quelque chose et rentrer dans une compétition qu’ils ont perdue jusqu’à présent alors qu’on avait fini par les convaincre que c’était de leur faute. Dans l’ancien système, très étrangement, ils ont attribué leur échec à des causes extérieures à eux-mêmes. Plus tard, vous interrogez quelqu’un qui a un emploi subalterne, qui se trouve donc défavorisé, il va vous dire : Je n’ai pas réussi à l’école car j’ai fait l’imbécile à l’école, je n’ai pas suivi les conseils que l’on m’a donné. Il n’a plus tellement de capacité de se consoler.
Que faudrait-il faire ?
D’abord puisque nous sommes condamnés à l’égalité des chances peut-être qu’on pourrait imaginer être dans une école où l’arbitre est moins injuste. Il y a probablement des choses à faire pour améliorer l’offre scolaire. L’offre scolaire proposée aux enfants défavorisés et celle proposée aux meilleurs est strictement la même. On a dans les collèges des banlieues parisiennes des taux de redoublement de l’ordre de 70%. Dans ces collèges on voit 70% des enseignants se renouveler tous les ans et pas dans le 16ème arrondissement. Le taux du turn-over élevé n’est pas ce qui garantit une offre de formation satisfaisante. Dans les collèges de ZEP aidés, on a donc un nombre d’élèves faibles mais dans un contexte d’enseignement peu performant.
D’autre part on est devant des problèmes beaucoup plus compliqués. On est en train de découvrir, et ça ne dépend pas de la dernière note ministérielle, que l’effet ZEP ne marche pas. Il n’y a pas de différence de qualité pédagogique, par contre, on constate une amélioration incontestable du climat scolaire, mais la performance des élèves ne bouge pas comme on pourrait le supposer. Il y a également autre chose à imaginer : réfléchir sur les transferts du financier. Mais ce sont des choses très délicates à envisager. Les bons élèves ont des études plus chères, beaucoup plus chères et beaucoup plus longues que les mauvais élèves. On a l’habitude de dire que c’est parfaitement normal parce qu’ils ont besoin d’une formation longue et que ça sera coûteux. Sauf que ces élèves arrivent aussi de milieux très favorisés et qu’il faudrait se demander s’il y a une véritable égalité. Faudrait-il que le prix de l’éducation soit indexé sur le niveau de vie des gens ? On ne peut pas ignorer qu’une éducation a un coût. Les jeux financiers qui se jouent là-dedans ne sont pas très équitables. Il faudrait réfléchir sur, qui perd et qui gagne. Qui doit payer plus ou ne pas payer dans cette affaire-là.
2ème série de questions que je me pose et qui m’intéresse plus : je pars d’une hypothèse, c’est que toute école crée des vaincus. Ce n’est pas tellement le fait qu’il n’y ait pas beaucoup d’enfants d’ouvriers dans les Ecoles Normales Supérieures qui me pose problème, c’est comment sont traités tous ceux qui ne parviennent pas à sortir honorablement de ce système et qui sont certainement nombreux. Si on veut réfléchir à cela il faut se poser un problème de philosophie politique cher à John Walls et qui s’appelle le principe des différences. Celui-ci nous dit « Les différences créées par des systèmes de méritocratie sont acceptables dans la mesure où le niveau garanti au plus faible est le plus élevé possible. » Je peux créer des inégalités liées au marché du travail à condition que le salaire du plus faible ne descende pas en dessous d’un certain seuil ; c’est en gros l’idée du SMIC. Dans le domaine du salaire, on trouve que ce n’est pas scandaleux qu’un cadre gagne quatre fois plus qu’un ouvrier à condition que l’ouvrier ait lui 1000 €. Mais si on laisse jouer le marché du travail, l’ouvrier aura beaucoup moins que 1000 € et plus les chinois seront présents et plus le salaire de l’ouvrier se rapprochera de celui de Shangaï. Les idées des français sont « Wallsiennes »    et ils ne sont pas du tout choqués que le cadre gagne 4 fois plus que l’ouvrier qu’ils soient de droite, de gauche, ouvrier ou cadre, à condition qu’on ne descende pas en dessous d’un  certain seuil.
Je crois qu’il faut que l’école se pose le même genre de problème à propos de l’offre de formation. Au lieu d’avoir un programme de formation qui vise l’excellence on doit définir ce que l’école doit être capable de dire ou de faire pour les plus faibles des élèves. C’est beaucoup plus difficile de faire que tous  les élèves sachent le minimum que l’on peut exiger d’eux que de dire je prends les 3 meilleurs d’entre eux et je les fais entrer dans une grande école. Ce n’est pas incompatible mais c’est beaucoup plus ambitieux d’être capable de définir au fond cette culture commune, ce Smic commun c’est à dire : ce que l’on doit au plus faible, que de dire que la compétition s’ouvre et que le meilleur gagne et malheur au vaincu. Je crois que le moyen de se sortir de la dureté de la méritocratie c’est de dire d’accord pour la compétition, d’accord pour le mérite, ce n’est pas si dur que ça mais au moins garantissons cette culture commune.
Evidemment, je pense que la vocation du collège est là. Le collège doit reprendre à son compte ce que les fondateurs de l’école républicaine attribuaient comme objectif à l’école élémentaire et à l’école  primaire, c’est ce que la nation doit à chaque citoyen. C’est un objectif essentiel qui me paraît très complexe parce que toute la logique de nos programmes reste une logique dans laquelle ils ne sont pas définis sur ce que je dois savoir, mais sur ce que doivent savoir les élèves pour passer dans la classe supérieure et j’ai vu des programmes de collège qui sont de pures déclinaisons des programmes de licence. Si vous preniez un élève qui suivrait ce programme de la 6ème à la terminale, il aurait le CAPES voire l’Agrégation. Quand vous êtes dans un système comme ça la question du plus faible ne peut pas se poser. Quand les élèves demandent pourquoi on apprend cela le professeur répond : il faut le savoir pour passer dans la classe supérieure.
C’est quelque chose de fondamental en termes de socialisation. On est dans une société  où l’essentiel de la socialisation commune est faite par TF1 ; quand on fait des enquêtes et qu’on regarde ce que les gens savent en commun c’est grosso modo ce que la télé leur donne en commun. Une question se pose : que doit savoir en commun une même classe d’âge, que doit apprendre toute une même tranche d’âge qui devra vivre dans la même société et qui aura par ailleurs des ambitions  et des positions tout à fait inégales ? Cette culture commune est à mes yeux un principe de justice essentiel qui devrait pondérer la cruauté de la méritocratie, la cruauté de l’égalité des chances. Je reconnais que la définition de cette culture est d’une complexité extrême. Le seul conseil que je donnerai à ceux qui veulent s’en occuper c’est que ce ne doit pas être une affaire d’enseignants.
Dans les années 1880 il se posait exactement la même question quand aux programmes de l’école élémentaire. Il se disait que l’école fabrique des citoyens  et que ces citoyens devaient savoir un minimum de connaissances quels qu’ils soient. Cette question devrait se poser exactement de la même manière au collège d’aujourd’hui.
2ème principe :
On doit s’intéresser aussi à l’utilité sociale des formations. Les élèves et leurs familles désirent avoir du travail, trouver leur place dans la société, ça n’est pas proprement scandaleux. Mais devoir maintenir des filières et des formations dont l’utilité sociale est nulle, je pense que cela pose tout de même un sérieux problème. Par exemple : les filières d’enseignement général quand elles sont suivies par les élèves moyens, dans des classes moyennes, conduisent dans le vide. Les élèves titulaires de Bac+2 ont beaucoup plus de difficultés à trouver un emploi que ceux titulaires d’un CAP. Et pourtant, les flux de populations d’élèves sont formels, ceux des formations générales croissent sans cesse et les enseignants valorisent cette voie royale. Ces constatations conduisent à faire croire qu’il vaut mieux faire un Bac+2 qui conduit à rien plutôt que d’apprendre un métier qui conduit à quelque chose parce que la culture du monde enseignant est une culture de type religieux qui distingue le sacré du profane c’est-à-dire les maths, le français, les langues de la mécanique, ces choses assez sales. On assiste aujourd’hui à un phénomène de déclassement massif qui aura des conséquences politiques désastreuses. Toutes les études de sociologie, d’histoire montrent que quand vous avez des gens qui ont des espérances et qui ont le sentiment toute leur vie ces espérances n’ont pas été comblées, des espérances qui sont nettement au-dessus de ce  que leur offre la société en général, on a des conduites d’amertume, d’extrémisme. Cela crée une population qui ne va jamais véritablement trouver sa place parce qu’elle sera toujours en dessous des aspirations que l’école lui a données.
3ème principe :
L’école devrait beaucoup s’intéresser au sport, pas seulement à l’éducation physique, parce que le sport a une vieille tradition méritocratique, on choisit, on aime le sport parce que le sport est la mise en scène de l’égalité fondamentale et du mérite pur. Dans l’idéal, c’est que l’on est tous égaux au départ (égalité des chances) et qu’à la fin il y a un vainqueur au1/100ème de seconde (au mérite). Le sport est cruel mais il a trouvé des mécanismes d’aménagement de cette cruauté. Dans le sport on n’humilie pas le vaincu, regardez comment le vainqueur parle du vaincu : il n’a pas eu de chance, j’étais en forme. A l’école, allez chercher des équivalents de ça… ce que montre le sport, c’est la manière de créer un peu de justice dans cet univers : on rejoue les épreuves.
Or je suis frappé que le monde scolaire français soit un monde qui ne rejoue pas les épreuves. Beaucoup d’entre vous qui auront des enfants (et j’espère que bientôt vous en aurez) feront tout pour que leur petit génie entre au CP avec un an d’avance. Mais ce n’est pas le fait qu’il ait un an d’avance qui compte, mais celui qu’il passe le bac avec mention, car un an d’avance et une mention au bac et c’est l’entrée en classe prépa assurée. J’ai enseigné à l’étranger et j’ai été très frappé par l’hétérogénéité de mes élèves. J’avais des élèves qui avaient des vies autres que celles d’écoliers : 18 ans, 30 ans … ils avaient quitté l’école et y étaient revenu. En France, vous avez le droit de quitter l’école et vous avez le droit d’y revenir mais en réalité vous ne revenez jamais. La formation continue bénéficie à ceux qui ont envie d’y aller mais en fait, elle ne concerne que ceux qui sont sortis de l’école avec une image positive de celle-ci.
Nos modèles scolaires sont d’une extrême rigidité  et on peut se demander pourquoi on oblige le gamin  après l’âge de scolarité obligatoire qui ne veut plus aller à l’école à y aller. Les établissements scolaires sont remplis d’élèves qui souffrent le martyre et leurs enseignants semblent vouloir faire quelque chose pour qu’on transfère assez rapidement leurs problèmes. Moi j’ai vu des établissements scolaires qui étaient un vaste décor où l’on faisait semblant de travailler mais où, en fait aucun apprentissage digne de ce nom n’était envisagé, on achetait la paix en organisant quelque chose qui ressemble à du travail scolaire. Pourquoi ne pas mettre en application la maxime suivante : on n’est pas obligé de rester à l’école quand on n’en a plus le goût mais quand on veut y revenir, elle nous accueille. 
Si vous disiez ce garçon a fait un apprentissage, il a gagné sa vie, il a 22 ans et n’a pas eu son bac, vous voyez la tête du chef d’établissement, il considèrerait cela comme du gâchis. On a mené une enquête en France avec Marie Duru-Bellat sur l’adéquation entre les diplômes et les emplois. Quand on est dans le monde scolaire quelles que soient les critiques que l’on fasse à l’école, on est convaincu que les inégalités scolaires étant justes, plus les diplômes déterminent l’accès à l’emploi, plus c’est juste et très souvent on pense qu’avoir l’agrégation en étant d’une origine modeste c’est très bien ; être d’origine modeste et acheter un garage , réparer les voitures et gagner de l’argent c’est quand même plus vulgaire. Il a un monde de méritocratie qui est juste dans le monde scolaire et un ordre de méritocratie économique qui est injuste. On ne peut pas dire que je sois un « libéral » mais il faut dire que dans les pays où l’adéquation diplôme-emploi est moins forte que chez nous, on a plus d’égalité sociale à la sortie. Les enfants qui s’en sortent mal peuvent rejouer tandis qu’en France actuellement l’absence de diplôme est un handicap. C’est un stigmate. 80% d’une tranche d’âge au niveau du bac et si tu n’as pas le bac cela signifie bien plus que « tu n’as pas le bac » et c’est ce qu’on appelle en économie la fonction filtre.
Je rencontre des patrons de supermarchés, ils ont besoin de 30 caissières, ce n’est pas compliqué : elles arrivent, celles qui ont une licence d’abord, le bac ensuite, etc… et les autres si  j’ai de la place. Pour être caissière on n’a pas besoin du bac, ça sert à quoi ? Mais c’est le signe d’une socialisation normale, d’une conformité sociale. Aujourd’hui quelqu’un qui n’a pas de diplôme est considéré comme étant à problème car il n’a pas eu la patience de supporter les règles de l’école. On peut se poser ce genre de question : d’un côté on peut avoir ce genre de rente : j’ai fait un concours à 18 ans qui me donne pour la vie entière une position sociale, que je ne remets quasiment jamais en jeu, on  va considérer que ceux qui n’ont rien ne sont pas  bons .
Donc il faudrait que l’école soit moins ambitieuse et qu’elle ait plus cette obsession, cette recherche d’une adéquation la plus parfaite possible du diplôme et de l’emploi. Mais seulement l’adéquation du diplôme et de l’emploi n’est pas possible (en tout cas très difficile) car le marché  du travail et le marché du diplôme sont indépendants et évoluent à des rythmes et selon des histoires qui n’ont pas grand choses à voir et on finit par avoir ainsi un effet multiplicateur des handicaps et des injustices. Car je crois que l’école ne pouvant pas raisonnablement assurer cette recherche obsessionnelle et impossible de l’adéquation entre le marché du travail et de l’emploi devrait être capable plus qu’elle ne le fait de refonder un rôle éducatif. Les enquêtes internationales montrent que la France se soucie fort peu de l’éducation.
Le sport, apprendre à vivre ensemble, être, faire que tout élève qui sorte de l’école ait confiance en lui quelle que soient ses études, c’est capital. Je crois qu’il faut se soucier de ça, j’ai l’impression que l’école a perdu un rôle éducatif ; notamment l’école élémentaire où les instituteurs prenaient en charge les enfants dans des activités extra-scolaires. Toutes ces considérations nous amènent à constater que tout ceci ne marche pas, alors essayons de voir pourquoi ?
1er obstacle :
On n’arrive pas en France à se défaire de l’image d’une école sanctuaire religieux, la force de cet imaginaire est incroyable.
 2ème obstacle :
C’est la relation vainqueur-vaincu, on ne voit pas pourquoi les vainqueurs changeraient un système si avantageux. Ce système crée de très grands dégâts et ces dégâts sont pour les uns un avantage et pour les autres une fatalité.
3èmeobstacle :
Les vaincus de l’école sont tellement éprouvés qu’ils se considèrent comme non légitimes pour dire quoi que ce soit sur l’école. Tout le monde a le droit d’avoir des opinions sur l’école, tout le monde a le droit de les exprimer… à condition d’avoir réussi à l’école ! Il y a quelque chose dans l’école qui ressemble à une bataille, au sens historique du terme, lorsqu’on en fait le récit, c’est toujours les vainqueurs qui parlent et les vaincus qui se taisent. 
Les savoirs scolaires ont-ils évolué ?
Au cours de l’histoire, les acquisitions des élèves n’ont pas toujours été de même nature. Pour s’en persuader, il n’y a qu’à regarder de plus près l’évolution de l’écriture de nos enfants ; écriture, au sens de calligraphie mais aussi par rapport à l’orthographe et aux significations des mots employés. Notre propos n’est pas de savoir si le niveau des élèves est meilleur ou moins bon qu’avant, mais de constater l’évolution et la prise en compte de cette évolution. On remarquera facilement que les compétences nécessaires pour décrocher l’examen de fin d’études obligatoires ne sont pas pour l’actuel Brevet des Collèges ce qu’elles étaient pour feu l’ancien Certificat d’études. »
 

 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire